Typologie des réactions masculines problématiques face aux thèses féministes par David Kahane

Extrait de la thèse de Léo Thiers-Vidal « De « L’Ennemi Principal » aux principaux ennemis. Position vécue, subjectivité et conscience masculines de domination« 

David Kahane développe dans son article « Le féminisme masculin comme oxymoron » une typologie des réactions masculines problématiques face aux thèses féministes incluant le poseur, l’insider, l’humaniste et l’auto-flagellateur (Kahane, 1998). Le poseur veut bénéficier des récompenses pratiques accompagnant le fait d’être perçu comme féministe, mais s’implique de façon superficielle : il n’applique pas les analyses féministes à ses propres tendances pratiques et théoriques, se sent bien dans sa peau genrée et n’est pas prêt à payer le prix lié à une connaissance féministe approfondie.

L’insider ressent un engagement éthique ou politique envers le féminisme et participe au travail bénévole, soutient les projets féministes, lit les livres féministes. Son engagement s’arrête là où commencent la remise en cause de son comportement genré et le travail sur les privilèges de genre, car l’insider veut garder une image positive de soi. Il projette d’ailleurs les causes et agents du patriarcat à l’extérieur : le sexisme est projeté sur d’autres hommes. Son engagement est souvent néfaste pour les féministes qu’il « soutient ». L’humaniste quant à lui perçoit certains bénéfices dus au patriarcat mais également ce qu’il définit comme étant des contraintes, aussi il veut s’attaquer au patriarcat comme causant des torts aux hommes comme aux femmes. Il privilégie pourtant l’ordre du jour masculin et le travail sur ses propres malaises et sa conscience angoissée ; ceci, au détriment du féminisme, car la douleur masculine « n’efface ou ne diminue pas la responsabilité masculine pour son soutien et la perpétuation de son pouvoir sous le patriarcat qui permet aux hommes d’exploiter et d’opprimer les femmes d’une façon bien plus douloureuse que le stress psychologique ou la douleur émotionnelle causés par la conformité masculine à des modèles de rôle de sexe rigides » (Hooks in : Kahane, 1998, p. 227). Finalement, l’auto-flagellateur combine une connaissance relativement approfondie du féminisme avec une intolérance pour l’ambiguïté. Si l’intensité de l’analyse et du travail concernant ses propres comportements sexistes approfondit sa connaissance et son implication en matière de féminisme, elle risque souvent d’aboutir à une intransigeance théorique et pratique envers soi sans apporter d’alternatives viables pour les autres. De plus, vu la négativité liée à l’auto-flagellation, ces hommes tendent à se retirer dans les idéals-types décrits ci-dessus.

Mon parcours intellectuel et existentiel en matière de rapports de genre a été marqué par une certaine dose d’auto-flagellation stérile : l’auto-identification à des phrases chocs comme « tous les hommes sont des violeurs, des égoïstes, des salauds » et une méfiance généralisée envers moi-même, mes actes et mes pensées ainsi qu’envers les autres hommes. Cela explique également pourquoi j’ai pu m’inscrire en toute logique dans un cadre d’analyse féministe radical9, développant les thèses de classe (soit oppresseur, soit opprimée) et de non-genre (destruction de la masculinité). Pourtant, cette culpabilité m’a amené à un approfondissement des analyses féministes concernant les comportements masculins. L’état de culpabilité ancre la réflexion et le ressenti au plus profond de soi-même et ne permet pas un traitement superficiel sur la longue durée. En effet, soit le culpabilisé se débarrasse des thèses féministes radicales et régresse dans les idéals-types décrits ci-dessus, ou abandonne entièrement la question, voire développe des thèses antiféministes, soit il parvient progressivement à séparer, à travers un processus de distanciation, ce qui relève des mécanismes de culpabilité, d’une part, et de l’analyse de la réalité des rapports de genre, d’autre part. Ce travail de séparation implique un travail sur soi d’ordre psychologique, voire psychanalytique de compréhension de la fonction psychique de cette auto-culpabilisation « féministe » (et en quoi elle est une continuation d’une culpabilité préexistante, comme par exemple, pour mon histoire, mon sentiment de culpabilité d’enfant envers la situation de ma mère, dû à mon impuissance à arrêter la violence masculine domestique paternelle) qui permet de distancier le rapport à la réalité, aux rapports de genre et de développer un regard plus scientifique.

9 Il est à noter que cette réaction de culpabilité est liée à mon vécu personnel ; en effet, pour de nombreux hommes, les thèses féministes radicales ne semblent impliquer aucunement ces sentiments.

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